Investissement : financer l’innovation sociale en coopération
Alors que les défis sociaux et écologiques s’intensifient, l’Economie sociale et solidaire (ESS) se trouve à un tournant. Comment financer des projets qui allient impact et viabilité économique dans un système où les mécanismes traditionnels montrent leur limite ? Lors d’une conférence animée par France Active dans le cadre des Universités d’été de la finance de demain — réunissant des acteurs clés comme Phitrust, Serena Capital, la Fondation la France s’engage et la Caisse d’Épargne — une question s’est imposée : faut-il repenser les modèles de financement pour permettre à l’ESS de changer d’échelle ? Retrouver les réponses apportées lors de cet échange dans cet article.
Le financement de l’Economie sociale et solidaire
L’Economie sociale et solidaire (ESS) en France se heurte aujourd’hui à une équation complexe : comment concilier impact social et viabilité économique dans un écosystème où les financements restent souvent fragmentés, court termistes ou insuffisamment adaptés aux spécificités du secteur ? Lors d’une conférence organisée aux Universités de la finance de demain (au sein des Universités d’Eté de l’économie de demain), les acteurs clés du financement – fondations, banques coopératives, fonds d’investissement– ont dressé un constat sans appel. Les associations qui portent une grande partie de l’innovation sociale, peinent à accéder à des fonds propres, tandis que les entreprises de l’ESS (ESUS, SCIC) se heurtent à des investisseurs encore trop attachés à des rendements rapides, incompatibles avec des modèles à impact nécessitant du temps.
Par ailleurs, les subventions publiques, souvent allouées par projet et non par structure, créent de l’instabilité, obligeant les organisations à une gymnastique administrative complexe pour couvrir leurs charges fixes.
Enfin, l’absence de fonds secondaires dédiés à l’ESS bloque les sorties d’investisseurs, mettant en péril la pérennité des projets.
Résultat : des entrepreneurs sociaux innovants mais sous-financés, et des financeurs prêts à investir, mais sans toujours trouver de projets matures ou alignés sur leurs attentes.
Pour une chaîne de financements cohérente et solidaire
Face à ces défis, les solutions émergent, portées par une volonté commune de réconcilier impact et rentabilité. Premier levier : l’articulation des outils financiers. Don, investissement en fonds propres, prêt bancaire et subventions doivent être pensés comme des maillons complémentaires d’une même chaîne. Pour Stéphanie de Beaumont de Phitrust, « le don est complémentaire du prêt, le prêt est complémentaire de l’investissement. Pour financer un projet d’innovation sociale, il faut miser sur la complémentarité de tous les acteurs. » C’est ce qu’illustre le projet Ïkos, village du réemploi solidaire à Bordeaux, financé à la fois par des subventions, des fonds propres et de la dette. Pour Déborah Cherruault de la Caisse d’épargne Nouvelle-Aquitaine : « nous avons pris le temps nécessaire avec les porteurs de projets pour travailler toute la chaîne du financement. Ces deux années ont été utiles pour consolider le modèle économique de ce projet innovant, à fort ancrage territorial ».
Autre piste : les fonds dédiés, comme Invest NA, un fonds régional de 14 millions d’euros co-construit par la Caisse d’Épargne Nouvelle-Aquitaine, la Région et la Banque des Territoires, pour soutenir le changement d’échelle des structures de l’ESS. Les dispositifs de garantie, comme ceux proposés par France Active ou Bpifrance, peuvent aussi être sollicités pour couvrir les risques et rassurer les investisseurs.
Mais au-delà des mécanismes financiers, c’est aussi une évolution culturelle qui se dessine : il s’agit de montrer que l’investissement à impact ne se résume ni à de la philanthropie ni à une logique purement financière. Sensibiliser les family offices et les banques privées à cette approche hybride devient donc essentiel, tout comme simplifier l’accès aux financements publics, en privilégiant des subventions pluriannuelles et un meilleur soutien aux charges fixes. Pour Damien Baldin de La France s’engage, « trop souvent les financeurs opposent philantropie et investissement. D’un côté, ils investissement, de l’autre, ils donnent. Pour nous les approches ne peuvent s’opposer, elles doivent être pensées conjointement et de façon complémentaire. »
Innover pour développer l’ESS
« Aujourd’hui, les acteurs du financement s’inscrivent de plus en plus dans une logique de filière. Les investisseurs ont intérêt à travailler en collectif pour intervenir sur toute une chaîne de valeur autour de thématiques communes d’investissement », nous précise Eric Gossart de Serena capital. « Par exemple Serena participe au programme Bien vieillir porté par l’UMR : 75 millions sur les 300 millions nous ont été confiés pour financer des projets socialement innovants sur cette thématique. Les 300 millions correspondent à une stratégie d’investissement globale pour avoir un effet filière.»
Pour aller plus loin, il faut oser repenser les modèles et expérimenter de nouvelles formes de collaboration. Pourquoi ne pas généraliser les prêts à impact, où la bonification est conditionnée à des résultats sociétaux ou environnementaux, comme le fait déjà la Caisse d’Épargne avec Domofrance (solutions durables d’habitat au service du développement des territoires Néo-Aquitains) ? Les modèles hybrides, associant une structure associative à une entreprise commerciale, comme Le Monde d’Ayden (parcs de jeux inclusifs) ou La Varappe (insertion par l’activité économique), montrent que la complémentarité des statuts associatifs et commerciaux peut être un levier de croissance.
Autre piste : créer des fonds secondaires dédiés à l’ESS, sur le modèle de ceux qui existent dans l’investissement classique. Il s’agit de fonds qui vont prendre le relais pour permettre aux investisseurs initiaux de sortir du capital tout en assurant la pérennité des projets. Dans le secteur du financement à impact cela n’existe pas et fragilise donc les structures de l’ESS.
Enfin, l’innovation pourrait aussi venir d’une mobilisation citoyenne accrue, comme en témoigne le succès du Livret de Transition Territoriale en Nouvelle-Aquitaine, qui a collecté 450 millions d’euros en deux ans pour financer des projets locaux.
Une chose est sûre : pour que l’ESS passe à l’échelle, il faut innover dans les mécanismes de financement en faisant de la complémentarité et de la coopération les piliers d’un écosystème plus résiliant.
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